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Tesla et vie privée, quel est le problème ?

par Paul Metraux
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Tesla et la vie privée, quel est le problème ?

Le propriétaire d’une Tesla a récemment saisi la justice américaine pour accuser la marque d’Elon Musk de violation de la vie privée. Aussitôt l’information a fait le tour des médias du monde entier. Tesla pose-t-il un problème de vie privée ? Quelques employés de Tesla ont en effet avoué, lors d’une enquête de Reuters, avoir utilisé les images enregistrées par les caméras embarquées dans les véhicules à d’autres fins que strictement professionnelles.

L’utilisation « récréative » de ces images est restée modeste puisqu’il s’agissait d’abord de « se rincer l’oeil ». Mais il y a effectivement une violation de la vie privée. Ces données auraient du garder leur seule raison d’être : le moyen pour Tesla d’améliorer ses produits et d’entraîner ses algorithmes. Et pas l’échange d’images plus ou moins graveleuses entre employés indélicats.

Ce genre d’affaires n’est pas nouveau. Les employés de parkings couverts se régalent souvent des images enregistrées par les caméras de surveillance. Le résultat est moins net, puisque la caméra n’est pas dans la voiture. Mais les images obtenues, le plus souvent des ébats de couples pas toujours légitimes, sont visionnées avec gourmandise par certains.

Dans les deux cas c’est répréhensible, mais chacun sait que ces caméras existent et que les données peuvent être conservées, malgré toutes les protections légales. C’est la question de la vie privée qui est posée. Et pour Tesla, c’est le problème général de la société numérique qui est mis en lumière.

La vie privée, un peu d’histoire

Cette question de la vie privée est finalement assez récente. Pendant des siècles elle n’a préoccupé personne. En France, il faut attendre 1970 pour que le Code civil consacre un droit à la vie privée. Sans que cette notion ne soit d’ailleurs clairement définie. Selon les grands auteurs du droit, la vie privée peut être tantôt le droit à l’anonymat, la sphère intime, la capacité à s’isoler des tiers ou… tout cela à la fois.

Dans les siècles qui ont précédé, la notion de vie privée était très vague. Le code napoléonien n’y fait pas allusion. Et c’est peut-être l’appareil photo du XXè siècle qui fait comprendre que l’on peut garder des images de tout le monde et éventuellement s’en servir à des fins plus ou moins sympathiques.

Si l’on remonte un peu plus loin, la notion de vie privée est encore plus relative. On pouvait déféquer ou accoucher en public. On pouvait même assister à la « consommation » des mariages royaux. Il fallait s’assurer que les accords internationaux étaient bien consacrés par la copulation des époux. Autres temps, autres moeurs. Aujourd’hui, le droit à une vie d’intimité a succédé à la promiscuité qui était le lot des sociétés humaines.

Tesla et les données numériques

Chaque acquéreur d’un véhicule Tesla peut choisir de partager ou non ses données avec le constructeur. Les caméras extérieures et intérieures sont indispensables au fonctionnement de la voiture : aide à la conduite, sécurité. Mais les données enregistrées ne sont pas obligatoirement partagées avec Tesla. Il est souvent préférable d’activer le partage puisque ces données permettent aux ingénieurs de la marque d’améliorer les produits de la marque et de progresser en matière de conduite autonome. Les données ne sont pas liées au compte du client mais la localisation permet néanmoins d’aller jusque dans le garage du propriétaire. Elon Musk en a lui-même fait les frais.

La question de l’autorisation donnée pour le partage des données est aujourd’hui posée pour tous les appareils connectés, du mixer de cuisine à la voiture. On a le choix en fait de partager ou non. Il faut juste être attentif à ce qu’on permet ou non.

Tesla et vie privée quel est le problème ?

Les vertus, parfois, des caméras de Tesla

Si les caméras peuvent être considérée comme intrusives, elles ont aussi une efficacité dans la protection à la fois du véhicule et des individus. Lors d’une manifestation à Nantes, en avril 2023, quelques casseurs s’en sont pris à une Tesla (et accessoirement au couple avec un bébé, propriétaire du véhicule !). Grâce à la caméra de la voiture, la personne responsable de la dégradation, sans doute animée par un zèle anticapitaliste un peu exagéré (et quelques bières), a pu être identifiée. Dans ces cas-là, la caméra acquiert des vertus qui ne sont pas forcément négatives… Les termes du débat sont changés.

La vie privée à l’ère numérique

Il est évident que le monde numérique ouvre une nouvelle ère dans laquelle le positionnement de chacun par rapport aux autres est réinterrogé. Chacun veut protéger sa vie privée tout en livrant sur les réseaux sociaux une masse d’informations personnelles très importante.

Et selon les générations, les comportements diffèrent. Si l’expression conflit de générations a un sens, elle le trouve parfaitement dans la société numérique. Tous les parents d’adolescents savent ça quand ils sont effrayés de ce que leur progéniture est capable de livrer sur internet. Est-ce si étonnant ? Un individu est soumis à l’image dès sa naissance et même avant, avec l’échographie. Tout au long de sa vie, il est photographié, filmé, enregistré sous toutes les coutures. Dès lors, la génération contemporaine agit un peu comme si la vie privée était une notion vague, héritée de la crainte de leurs parents. Dans ce contexte, vie publique et vie privée s’entremêlent. On a affaire à une génération « transparente »  qui se comporte un peu comme si elle était sur une grande scène.

La vie privée, un problème de vieux cons ?

On peut s’effrayer de cette situation qui mène à de nombreux excès, dont celui de privilégier la notoriété au talent. Mais il faut entendre le point de vue de cette génération qui, pour la première fois dans l’histoire de la relation parents/enfants, inverse la relation de la transmission. Ce ne sont plus les anciens qui expliquent aux jeunes mais… l’inverse. Le rapport de cette génération à la vie privée est traité de manière tout à fait intéressante par Jean Marc Manach dans son livre « La vie privée, un problème de vieux cons ? ». Cet ouvrage date de 2010 mais il reste un repère important pour l’observation du phénomène. Sa lecture fournit d’utiles éléments de compréhension.

Epilogue

L’affaire Tesla est sans doute regrettable mais elle reste anecdotique. La question des données personnelles et de leur protection est un problème sérieux, mais qui ne doit pas être traité à l’aune d’une banale affaire d’exploitation d’images volées. On se tromperait de sujet. Le monde numérique induit des comportements nouveaux qui inversent souvent les priorités anciennes. François Mitterrand et son vieux copain Michel Charasse avaient une devise : toujours du liquide, pas de carte bancaire, pas de traces… Mais aujourd’hui c’est l’anonymat qui se repère. Dans une affaire de police, c’est l’individu qui n’est pas présent sur Internet, sous quelque forme que ce soit, qui devient suspect. On n’a pas fini de découvrir ce que nous réserve une société numérique.

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